Abousoufiane Elkabous
Chaque printemps, elles quittent leurs foyers, leurs enfants, leurs villages. Des centaines de femmes marocaines traversent le détroit de Gibraltar avec un contrat en main, une promesse d’emploi, et l’espoir de subvenir aux besoins de leur famille. Destination : Huelva, dans le sud de l’Espagne, au cœur des champs de fraises. Mais très vite, le rêve se transforme en cauchemar
Derrière les paysages verdoyants des exploitations agricoles andalouses, se cache une réalité sombre que l’Europe peine à regarder en face. Depuis plusieurs années, des voix s’élèvent pour dénoncer un système d’exploitation institutionnalisé. Ces saisonnières, venues légalement dans le cadre d’accords bilatéraux, se retrouvent souvent réduites à l’état d’outils jetables.
Les témoignages sont accablants. Logements surpeuplés, insalubres, sans accès à l’eau courante. Journées de travail éreintantes sous le soleil, parfois sans rémunération correcte. Pressions constantes. Pires encore : de nombreuses femmes dénoncent des cas de harcèlement sexuel, d’agressions, et d’abus de pouvoir, profitant de leur isolement et de leur situation de dépendance
En 2018, un groupe de Marocaines a osé briser le silence et porter plainte. Si certaines affaires ont été médiatisées, beaucoup ont été étouffées ou n’ont jamais abouti. La peur, les barrières linguistiques, et l’absence de protection juridique réelle empêchent nombre de victimes de parler
Des organisations comme Human Rights Watch ou Women’s Link Worldwide tirent la sonnette d’alarme. En 2020, un rapporteur spécial de l’ONU a lui aussi dénoncé l’exploitation flagrante de ces travailleuses. En 2023, un autre rapport affirmait que ces abus sont devenus « endémiques » dans certaines exploitations espagnoles
Pourtant, malgré l’indignation internationale, les choses changent lentement. Trop lentement. Les contrats sont toujours proposés, les femmes continuent de partir, faute d’alternatives. Et les fraises continuent de remplir les rayons des supermarchés européens, lavées de toute trace du labeur et de la souffrance qu’elles portent
Le drame des saisonnières marocaines à Huelva n’est pas un simple dysfonctionnement. C’est un système. Un système qui prospère sur le dos des plus vulnérables. Et tant qu’il restera impuni, tant que les consommateurs détourneront le regard, il continuera à écraser dans le silence des milliers de vies
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